Michel Brosseau | à chat perché

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on the highway

mardi 18 novembre 2025, par M.B.

L’employé de l’agence de location avait accompagné Tony jusqu’au parking. Une majorité d’allemandes et d’américaines. Porsche 911 et 924. Cadillac Eldorado. Chevrolet Camaro. À ne plus savoir où donner du regard. Même une Traction avant 15/6 pour qui rêvait en bleu blanc rouge. Et l’inévitable Alpine Renault motorisée par Gordini. Mais c’était une Ford Mustang qu’avait réservée le grand Fred. Il avait vu grand pour son mariage avec Édith. Quasi deux mois de loyer pour épater la galerie devant la mairie.

Le gars de chez Feroni Cars y allait de ses ultimes recommandations. Bien garder en tête la taille du paquebot. Sachant qu’à la moindre rayure le grand Fred verrait son chèque de caution encaissé. Et bien penser à faire le plein au moment du retour. L’engin était gourmand. Et surtout, en cas de souci mécanique, les appeler aussitôt. Surtout ne jamais faire intervenir un mécanicien extérieur à l’agence.

Larbinerie ou dernière précaution, l’employé avait ouvert la portière côté conducteur. Dévoilant un intérieur cuir… Tony avait hésité à s’asseoir. Ça le changeait de sa Super 5 ! GT, certes, mais Super 5… Un sifflement d’admiration lui avait permis de dissimuler sa gêne. Le réglage du siège. Les différentes positions pour la boîte automatique. Tony hochait la tête sans rien dire, impatient de pouvoir enfin conduire la bête.

Vous verrez, ça surprend au début...

Le gars l’avait regardé en souriant quand il avait mis le contact. Il faut dire qu’il devait faire une de ces têtes. C’est pas tous les jours que tu réalises un rêve de gosse. Le temps de régler les rétros et Tony savourait le ronronnement du V8. Accélérait prudemment vers la sortie du parking. L’employé lui faisait un dernier signe de la main. C’était presque la même sensation que al fois où il avait emprunté la 504 de son père sans même le prévenir. Et sans avoir le permis. Il n’avait que 16 ans. La même ivresse. Et comme un goût de transgression.

Mieux valait prendre par l’autoroute. Un peu plus long en kilomètres, mais il gagnerait son temps. On était samedi. Il n’y avait pas un chat dans la zone industrielle, amis ensuite, quand il arriverait à hauteur du supermarché et de la zone commerciale… L’embouteillage assuré. Pas sûr que la mustang apprécie de tourner au ralenti trop longtemps. Sans compter le risque de se faire emboutir l’arrière par un abruti qui déboule comme un dingue. Le grand Fred devait être assez speed comme ça. Pas la peine d’en rajouter !

Léger coup de stress à la barrière de péage. Ne pas aller frotter une aile contre le béton. Ticket coincé dans le cendrier, y aller cool. Ils te font de ces putains de virages incurvés pour rejoindre l’autoroute. En contrebas, un de ces motels façon US qui fleurissaient ces derniers temps. L’illusion était presque parfaite. La bande d’accélération. L’œil au rétro, pousser doucement les chevaux. Doux froufrou de l’injection. Montée dans les tours. De la bagnole, de la vraie !

Il sortirait à Montigny centre. Cinq six bornes seulement, mais ce serait toujours ça de pris derrière le volant. Ensuite, avec les mariés, il conduirait pas bien longtemps. Juste de la mairie à la salle polyvalente. Dix minutes de trajet, pas plus.

Un vrai plaisir de conduire la Mustang. Installé confortable. Vitre abaissée, le coude sur la portière. Comme dans les films ! With no particular place to go ! C’était Chuck Berry qui chantait ça. Le gars lui avait rien dit pour l’autoradio. Un modèle d’époque. Un gros bouton rond pour le volume. Et un autre pour chercher les stations. Dommage qu’il ne soit pas aux States. Ils ont des bonnes radios là-bas. Sans toutes ces conneries d’émissions à bla-bla comme ici. Tous ceux qui y étaient allés le disaient. Rien que de la musique, et de la bonne. De quoi rouler peinard. Cruise, ils appellent ça en anglais.

Le temps de passer le pont, et il actionnait le bouton de gauche. Encore pas mal d’eau dans la Loire. Une faible lumière verdâtre sur la façade de l’autoradio. Et quelques instants plus tard, un air de country résonnait dans l’habitacle. Pas vraiment ce que Tony aimait écouter. Pas assez de pêche. Et cette manie qu’ils ont de jouer du violon dans les aigus. Il suffisait de tourner le bouton. Blues… Jazz… Et tout à coup une voix qui s’emballe en Anglais. Tellement de Lord et de Jesus à la minute qu’il avait tout de suite compris. Une station spécialisée dans le prêche évangéliste. Ils étaient ingénieux, à l’agence de location. Pour parfaire l’illusion, ils avaient dû dissimuler un ordinateur de bord derrière la vieille façade de l’autoradio. Tu tournes le bouton, et chaque fois tu tombes sur un programme pré-enregistré. Excellent ! De quoi parfaire l’illusion de rouler sur une highway américaine.

Il n’avait pas tardé à trouver ce qu’il appréciait question musique. Classic rock radio ! La rythmique lourde de Led Zep dans leur reprise de You shook me. Il reprenait en chœur le refrain quand il a vu le panneau de la sortie Montigny centre. Trop tard. Avec sa Super 5, il aurait freiné sévère et rétrogradé. Mais pas avec la Mustang, c’était un coup à aller taper les glissières de sécurité. Elles partaient vite de l’arrière, ces bagnoles-là. C’était pas bien grave. Il sortirait à Montigny nord. Et serait comme prévu chez le grand Fred vers 14 heures. Le temps ensuite d’aller chercher Édith. Étonnant comme ils se l’étaient joué à l’ancienne. Le témoin qui vient chercher monsieur, et sa future qui l’attend chez ses parents dans sa robe à dentelles. Pourtant déjà trois ans qu’ils vivaient ensemble. Tradition ! Tony sourit. il y avait des sandwiches qu’on appelait ainsi.

Appeler ça comment ? La loi des séries ? Tony avait déjà remarqué comment parfois les ennuis s’accumulent. Laisser une sortie fermée tout un week-end ! Comme si ils n’avaient pas pu finir leurs travaux à la con ! Il allait finir par se retrouver à la bourre avec tout ça. Heureusement qu’il avait son téléphone. Le GPS lui trouverait un itinéraire pas trop long.

Faites demi-tour dès que possible.

Comme si on pouvait traverser le terre-plein central d’une autoroute ! Si le GPS se mettait à délirer, on n’était pas sorti de l’auberge. Heureusement, Angus Young entamait son intro à la guitare. Une série de triolets sur un accord de la. Pas de panique. Il suffisait d’appeler Fred. Il comprendrait. Un truc venait de lui traverser l’esprit. Il fait comment le maire, quand les mariés sont vraiment trop à la bourre ? Il te fait passer entre deux rendez-vous, comme chez le toubib ? Ou il fixe un nouveau rencard six mois plus tard, comme chez le dentiste ?

Appeler Fred. Mais à condition qu’il y ait un minimum de réseau. Quand tu vois le prix que tu payes leur abonnement. Et tout ça pour un service de merde ! C’est comme sur ces putains d’autoroute… Ils sont vraiment pas généreux en panneaux depuis que l’État a refilé le bébé à des boîtes privées ! Ça leur arracherait la gueule de dire à combien de bornes elle est la prochaine sortie ? C’est vrai quoi, tu payes pour gagner du temps et résultat !

Tony avait besoin de se calmer. Inutile d’aggraver les choses en ayant un accident. Se concentrer sur la conduite. Et chanter avec Bon Scott, comme quand tu écoutais l’album dans ta chambre, la chaîne à plein volume.

I’m on the highway to hell...