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à temps perdu
mardi 18 novembre 2025, par
Je venais de terminer ma classe de troisième. Comme chaque été, je travaillais à la station-service de mon oncle. Je faisais les pleins d’essence, donnait un coup de mains à l’atelier de réparations. Un boulot de grouillot payé pas bien cher. Mais il y avait aussi les pourboires que laissaient les clients. Et les bouquins de la collection Folio qui venait d’être lancée, et dont la promotion était assurée par un jeu dans le réseau des stations Total. L’oncle connaissait mon goût de la lecture. Et, célibataire, aurait fait n’importe quoi pour profiter de la présence de ses neveux. Mes deux frères aînés, il y a peu, avaient eux aussi passé leur été en sa compagnie. Attirés, outre les quelques billets de cent francs glissés dans une enveloppe à la fin du mois — j’ai encore une de ces enveloppes, sur le blanc maintenant un peu passé les traces de cambouis laissées par ses doigts —, par une récompense sans prix à nos yeux d’enfants : le droit de conduire un peu. Manœuvrer entre la cour gravillonnée et le pont élévateur. Même pas le temps de passer la seconde, mais c’était déjà ça. Les seuls trajets sur route qu’on m’autorisait, c’était les remorquages. J’étais pas peu fier de me retrouver au volant, certes au cul de la 403 qui servait de dépanneuse, mais sur la route.
Le frère de ma mère était un peu collectionneur. Près de l’atelier, il exhibait une Dauphine et une 4CV qu’il avait retapées à temps perdu. Celles-ci, il était hors de question qu’on les conduise, même sur quelques mètres. Sa fierté en quelque sorte. Aussi, quand un client lui a demandé de le débarrasser d’une vieille Aronde, il n’a pas hésité une seconde. Il se ferait un plaisir de venir la chercher. Et il ferait même ça gratuitement. Quand on peut rendre service…
On avait dû aller chercher l’antiquité en soirée, parce que le client en question travaillait jusqu’à tard sur Angers. Si on ajoute la petite heure de route jusqu’à Cholet. On avait convenu de passer vers 9 heures, après le repas du soir.
Je n’aurais sans doute rien à raconter si le client avait été moins sympa, et mon oncle un peu moins bavard. Le temps de discuter voitures, d’évoquer le gars à qui le client avait racheté la ferme pour la retaper, la nuit était tombée quand on a enfin commencé à atteler l’Aronde derrière la 403. Il avait fallu boire une bière, puis une deuxième. Ça aussi compensait le salaire dérisoire que je touchais à la fin du mois, la possibilité de boire des coups sans que mes parents n’en sachent rien.
Il avait d’abord fallu enlever la couverture qui protégeait la vieille Simca. Je revois encore le geste de l’oncle, dans la grange, comme tirant le rideau. Une carrosserie impeccable. On avait le tour de la bagnole, pas une rayure. Nickel. Il avait ensuite soulevé le capot. Je me souviens de son expression gourmande, ses mains en appui sur le radiateur. Il avait répété à deux ou trois reprises, ça demande qu’à revivre, ces mécaniques.
L’Aronde attelée à la 403, les remerciements du client renouvelés, et nous voilà partis. On roulait tout doucement, parce que ça faisait toujours des secousses avec la barre de remorquage. C’était plus impressionnant que dangereux, ces claquements de ferraille. Et avec l’habitude… Plus embêtant, j’ai commencé à entendre grincer chaque fois qu’on prenait un virage. Heureusement, des virages, il y en avait peu sur la petite route qu’on empruntait. une sorte de chemin creux asphalté. Ça s’est mis à couiner même en ligne droite. Sans doute la boule de l’attelage qui manquait de graisse. Lessivée par l’orage de la veille. Effet peut-être des deux bières que j’avais bues, j’ai commencé à avoir peur que la bagnole se décroche et parte dans les décors. Sans doute aussi l’effet de la nuit. D’habitude, les remorquages, c’était en journée. Là, sans phare, longtemps que la batterie de l’Aronde avait dû rendre l’âme, ne découvrant des deux haies entre lesquelles nous roulions que ce qu’en découpaient les deux phares de la dépanneuse. Enfermé dans cet habitacle qui sentait la poussière et le cuir vieilli. J’ai ressenti une poussée d’angoisse. Je me sentais comme prisonnier dans la nuit.
Pour me rassurer, j’ai commencé à me parler à voix haute. C’était pas le moment de me faire des films. Dans une demi-heure, on serait à la station. L’oncle ouvrirait le portail de l’atelier, on y pousserait l’Aronde sur le pont élévateur. Et je rentrerais chez moi sur mon 102 Peugeot. Mais rien à faire. Mon imagination commençait à me jouer des tours. L’effet de l’obscurité. Et ce couloir étroit où nous glissions entre deux haies. Où l’espace d’un instant une silhouette d’arbre se transformait en un monstre menaçant. Et ce sentiment d’être emporté sans pouvoir rien contrôler. Mimant la conduite mais si impuissant. Tout comme j’étais à la merci de mes peurs. L’enfance n’était pas si loin. Ces corps surgis des rideaux de la chambre, comme maintenant des haies. Marchant sur le bas-côté. Pieds nus ou en sabots. La plupart les cheveux longs. Quelques-uns portant un chapeau à larges bords. Il fallait que je me calme. L’explication était simple. Évidente. Je projetais dans la nuit mes souvenirs de lecture. Ce Folio de Balzac commencé quelques jours plus tôt. C’était pour son titre que l’oncle me l’avait offert. Les Chouans. Il faut dire que le seul musée de la ville était consacré aux guerres de Vendée. J’en étais là de mes réflexions quand j’ai écrasé la pédale de frein. Je savais qu’il ne fallait surtout pas. L’oncle me l’avait suffisamment répété depuis mon tout premier remorquage. Mais comment faire autrement ? Quand devant l’Aronde, silhouette fugace…
Ce qui devait arriver s’est produit. Claquements de la barre de remorquage. L’Aronde qui se met à tanguer derrière la dépanneuse dès que j’ai relâché la pédale de frein. Avant que l’Aronde ne glisse au fossé. Que j’entende un cri de douleur. Et voie mon oncle sortir de la dépanneuse et se précipiter. Je revois encore l’expression de son visage quand il a été près de ma portière. Un mélange de stupeur et d’effroi.
Aucun de nous deux n’a jamais reparlé de ce qui s’était passé cette nuit-là. Ni de ce que nous avions vu. Parce que je ne peux pas me résoudre à penser que mon oncle, même amoureux des vieilles voitures comme il l’était, ait pu afficher un tel visage pour seulement un peu de tôle froissée. Lui aussi les avait vu, j’en étais certain. Et entendu le cri de celui que j’avais heurté avec l’arrière de l’Aronde. Ce n’était pas possible autrement.
L’oncle ne m’a fait aucun reproche. Il a démonté la barre de remorquage en silence. Puis, tout aussi muet, a levé l’Aronde à l’aide du palan installé à l’arrière de la 403. C’est ainsi que nous l’avons ramenée à la station. Dès le lendemain, il s’en est débarrassé chez Bâcle, la casse située un peu plus haut sur la nationale. L’Aronde ne serait jamais retapée à temps perdu.